Sens et usages de l’évidence mécanistique
Présentation des travaux de Cristina Barés Gómez et Matthieu Fontaine en visite à l’IHPST.
Ils sont tous deux à la tête d'un projet du ministère espagnol (équivalent ANR) intitulé "Logic of Medical Reasoning. The Role of Abductive and Causal Hypotheses", rattaché à l'Université de Séville. Leurs travaux récents portent notamment sur le raisonnement médical, l’abduction, et les relations entre évidence et mécanismes.
Titre : Sens et usages de l’évidence mécanistique
Résumé : La pratique médicale est intrinsèquement liée à la causalité : les médecins interviennent en supposant agir sur les causes des maladies afin d’améliorer l’état des patients. De même, la recherche biomédicale vise à établir des relationsa causaes entre variables (agents pathogènes, traitements, effets secondaires). Or, ces liens ne sont pas directement observables ; ils sont inférés à partir des corrélations probabilistes et statistiques. En philosophie de la médecine, deux type d’évidence soutiennent ainsi les énoncés causaux : les corrélations statistiques et probabilistes, d’une part, et les mécanisme, d’autre part.
Cependant, ces deux types d’évidence ne sont pas valorisés de façon égale. Le paradigme de l’Evidence-Based Medicine (EBM)(EBM Working Group (1992), Sacket et al. (1996), Guyatt et al. (2022)) privilégie les études observationnelles, notamment les essais randomisés contrôlés et les méta-analyses, tandis que les mécanismes, jugés spéculatifs, occupent une place plus marginale. Cette hiérarchie a néanmoins été remise en question, notamment par Russo et Williamson (2007), qui défendent le rôle complémentaire des mécanismes dans l’établissement des relations causales. Selon Illari (2011, 145), « l’évidence d’un mécanisme est l’évience de l’existence d’un mécanisme ou de mécanismes dans le domaine de recherche en question », ce qu’elle explique ensuite comme « l’évidence d’entités ou d’activités qui constituent les mécanismes, ou de l’organisation de ces entités et activités par laquelle elles produisent le phénomène pour lequel le mécanisme est connu. » (traduction personnelle)
Toutefois, si l’évidence mécanistique se réduit à une évidence empirique de l’existence des mécanismes, on voit difficilement comment elle pourrait être distincte des standards de l’EBM. En effet, l’évidence reviendrait toujours, au final, à l’evidence factuelle de l’existence d’entités et de leurs relations, lesquelles ne peuvent être établies qu’à travers l’observation et les corrélations de variables statistiques et probabilistes. C’est pourquoi nous proposons une interprétation ancrée dans une perspective pragmatique, basée sur l’analyse du le rôle des mécanismes dans le raisonnement médical. Qu’il s’agisse du raisonnement clinique ou biomédical, on a affaire à une forme de raisonnement complexe qui mobilise abduction, déduction et induction. Sur fond de cette triade d’inspiration peirceénne et le Select and Test Model de Magnani (1992), les hypothèses sont introduites au cours d’une abduction, des prédictions sont dérivées par déduction, et au cours d’une phase inductive de confrontation empirique, les hypothèses sont corroborées, affinés, voire rejetées. Dans cette perspective, et suivant Gabbay et Woods (2005), qui insistent sur la préservation de l’ignorance des inférences abductives, Barés et Fontaine (2023, 2025) décrivent l’usage des hypothèses dans le raisonnement médical, y compris en l’absence de vérification.
Dès lors, deux question se posent : Quand est-il légitime d’introduire des hypothèses mécanistiques dans un raisonement ? A quoi s’engage-t-on quand on introduit des hypothèses mécanistiques ? Une approche inférentielle permet de distinguer deux sens à la notion d’évidence mécanistique : l’évidence du mécanisme et le mécanisme comme évidence. Le premier concerne l’introduction, la selection, ou la corroboration des hypothèses mécanistiques. Le second concerne leur usage une fois qu’elles ont été conjecturées ou établies. On peut alors établir un parralèle avec deux acceptations différentes de la notion d’évidence. D’une part, l’évidence en tant qu’élément de vérification factuelle ou la corroboration des hypothèses. D’autre part, l’évidence comme raison ou une justification pour l’acceptation de la conclusion d’un argument. On distinguera alors deux principaux types de raisonnement médicaux : inférences vers les mécanismes et inférence depuis les mécanismes.
mécanismes.